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dans le sport, un toucher bien codifié

C’est un contact physique intense, un peau-à-peau parfois âpre et rugueux. Le toucher dans les sports « de contact » est synonyme de poussée, de pression, de tractions, de coups, de pincements, plus ou moins intentionnels et maîtrisés sous l’effet de l’adrénaline. C’est un affrontement qui engage tout le corps et le met à la merci du geste de l’adversaire, même si le toucher violent est le plus souvent interdit. « Il y a une différence fondamentale entre la violence et le toucher tactique, nécessaire à l’action, même si derrière il y a toujours l’idée de la simulation de la mort, explique le philosophe Bernard Andrieu. Commele disait Norbert Elias, le sport a été inventé pour éviter le meurtre d’autrui. »

« Nous tolérons de moins en moins la violence »

Dès lors, il fallait encadrer la pratique, avec des règles, des gestes codifiés, des arbitres pour contenir l’agressivité et protéger les personnes. « Toute l’histoire du sport va dans ce sens, même dans les activités de combat, y compris le MMA (Mixed Martial Arts) où quasiment tous les coups sont longtemps restés permis », relève l’historien Thierry Terret. « Aujourd’hui, ajoute-t-il, nous tolérons de moins en moins la violence, et l’affrontement en devient plus adouci, voire euphémisé. »

→ Retrouvez l’épisode 1 de cette série : « Nous sommes des êtres de peau » : le toucher, notre lien essentiel au monde

Non seulement les joueurs se protègent davantage qu’autrefois (gants de boxe, protège-dents, protège-tibias…), mais les règlements sont plus stricts. Au rugby, les règles ont souvent changé depuis l’époque de la soule ou du « hacking ». Il est défendu désormais de plaquer au-dessus des épaules pour protéger le cou et le visage. L’interdit vaut aussi pour les parties génitales, afin de préserver l’intégrité physique mais aussi morale des joueurs.

Car dans le sport comme ailleurs, le toucher est un sens ambivalent. Il a quelque chose d’intime, souligne la psychanalyste Josy-Jeanne Ghédighian-Courier. Il a toujours fait peur « aux sociétés, aux religions et aux cultures » (1), ce qui lui a valu « d’être soigneusement codé, encadré et ritualisé ». Toucher, poursuit-elle, « c’est franchir une distance ». Un franchissement qui « déclenchera des signaux d’alerte, car l’objet ne sera plus intact. Il portera la trace matérielle ou symbolique sur laquelle sont fondés biens des interdits ».

« On touche l’adversaire pour le bloquer, le coéquipier pour l’aider »

Cette proximité souvent redoutée est omniprésente dans les sports de contact. Dans les plaquages, la mêlée ou le maul au rugby, mais aussi dans le corps-à-corps du judo ou de la lutte. La pratique sportive est d’ailleurs la seule situation sociale où nous avons le droit de toucher l’autre sans consentement direct, remarque Bernard Andrieu. « Mais tous les gestes sont encadrés, précise-t-il. La codification du toucher dans le sport est une entreprise de moralisation. »

Le règlement libère l’esprit, reconnaît Pascal Valentini, ancien rugbyman amateur devenu préparateur physique : « Dans un match, on touche l’adversaire pour le bloquer, ou le coéquipier pour l’aider, parce que c’est la règle du jeu. Et, à partir du moment où on sait pourquoi on le fait, il n’y a plus d’inhibition. » Séverine Vandenhende, championne du monde et championne olympique de judo, aujourd’hui entraîneur de l’équipe de France féminine, n’a, elle non plus, jamais ressenti de gêne dans sa pratique. « Je suis tellement focalisée sur ce que je fais que ces questions ne m’effleurent même pas. » Elle constate toutefois que certaines postures au sol, très suggestives, peuvent mettre les adolescents mal à l’aise. Certaines jeunes filles arrêtent d’ailleurs le judo lorsqu’elles n’ont plus de partenaires féminines.

Championne de lutte, Audrey Prieto a appris à faire abstraction de cette promiscuité pourtant très forte dans sa discipline où les corps, revêtus d’une fine combinaison en lycra, s’enchevêtrent sur le tapis. « J’ai commencé la lutte toute petite avec mon père et, quand on pratique très jeune, on s’habitue vite, d’autant que ce sport est très instinctif », raconte-t-elle. Les adolescents peuvent néanmoins ressentir une « appréhension » lorsqu’il faut affronter un adversaire du sexe opposé.

En lutte, « le geste le plus efficace consiste à attraper les jambes »

Si la codification du toucher permet de préserver l’intégrité physique et morale des sportifs, elle est également au service de la performance et de la victoire. Les techniques diffèrent d’une discipline à l’autre, mais les gestes sont toujours élaborés pour obtenir une efficacité maximale. Ainsi, « au rugby, si on place l’épaule contre les fesses du coéquipier pour pousser en mêlée, c’est parce que la transmission des forces est plus efficace, analyse Pascal Valentini. Avec la main, il y a une déperdition car le coude plie, alors qu’avec l’épaule, les forces sont transmises directement du sol via les jambes, les abdominaux et tout le gainage. C’est une histoire de biomécanique. »

Dans le judo, sport de préhension directe, on saisit l’adversaire par le kimono pour le projeter au sol. La meilleure façon d’y parvenir est de réaliser un ippon. « C’est le geste parfait, précis et rapide qui demande un minimum de force », détaille Séverine Vandenhende. Dans la lutte, issue du pancrace grec en bien moins violent, il s’agit d’immobiliser l’adversaire au sol ou de le sortir du cercle. « Et le geste le plus efficace consiste à lui attraper les jambes », explique Audrey Prieto.

Un toucher ritualisé dans la pratique du sport, pas en dehors

La codification du toucher permet aussi d’enseigner la gestuelle, par un guidage kinesthésique. « Ressentir le bon geste et la bonne technique par le toucher de l’autre est bien plus efficace que des explications », observe Thierry Terret. L’exercice peut néanmoins s’avérer périlleux. Si Pascal Valentini n’éprouvait aucune inhibition comme joueur de rugby, il n’en va pas de même dans son rôle de préparateur physique. « Quand il faut faire des étirements, placer, replacer, il y a un contact guidé qui est plus gênant, reconnaît-il. Si je travaille avec des mineurs, je m’interdis de les toucher en l’absence d’un autre adulte. »

Le risque de dérives est-il, pour autant, plus élevé dans les sports de contact ? Les scandales n’épargnent en réalité aucune discipline. « Une enquête du ministère des sports montre que, dans plus de la moitié des fédérations, des éducateurs ont eu des gestes malheureux, pour ne pas dire criminels, essentiellement à l’égard de jeunes filles, de jeunes femmes, mais aussi de garçons », rapporte Bernard Andrieu. Si le toucher est ritualisé dans la pratique du sport, ce n’est plus le cas dans les vestiaires. « Dans le jeu, poursuit le philosophe, le corps privé de l’individu est à l’intérieur d’une fonction symbolique qui le protège, mais, en dehors, celle-ci n’est plus une garantie contre la violation. »

Au basket, au football, le contact est sanctionné

Paradoxalement, la question du toucher est rarement évoquée dans le sport. Le terme lui-même est absent du vocabulaire technique… sauf dans l’escrime, où le seul contact est celui des armes. Certains sports se définissent même par l’absence, l’interdiction de toucher. Le basket, le volley, l’aïkido. Même au football, « le contact physique entre deux joueurs est sanctionné, souligne l’anthropologue David Le Breton. C’est ce que j’appelle l’espacement ritualisé du corps, de même qu’il y a une codification des vêtements qui peuvent être ajustés, comme dans la lutte et le catch, ou amples, comme dans l’aïkido, le judo ou le karaté ».

→ ÉPISODE 3. « Le toucher mis en berne » : la culture du non-toucher se mondialise

Cette ritualisation n’est d’ailleurs pas étrangère à l’origine sociale des disciplines. « Plusieurs travaux ont montré que plus un sport contraint au toucher, plus il est populaire, note Thierry Terret. Inversement, plus il organise une absence de contact et plus il est pratiqué par une population favorisée. »

Le toucher reste pour tous très ritualisé, sauf dans la célébration sportive où, portés par l’émotion d’une victoire, joueurs et spectateurs s’affranchissent de certains codes sociaux. « C’est une façon d’exorciser toutes les ritualités de la vie courante qui imposent la distance à l’autre, analyse l’anthropologue. Dans l’enthousiasme, il y a une sorte de débordement, on s’embrasse, on s’enlace, comme si les interdits étaient provisoirement suspendus. »

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Un mot qui touche : corps à corps

Deux corps, au moins. Puis leur rapprochement. Souvent associé au domaine de la lutte, comme dans la boxe, situation où les adversaires se rapprochent, on peut rentrer au corps à corps à un endroit inattendu, et l’adversaire de devoir parer les coups. Mais le corps à corps n’est pas exclusif : il s’invite aussi, dans le sport dit de contact, où le toucher est le terreau de la force et de la gagne… En rugby, les joueurs forment des figures athlétiques, sculpturales et musculeuses en se jetant dans la bataille. Tous ces corps en mêlée et emmêlés saisissent le ballon à bras-le-corps ou arc-boutés, épaule contre épaule. Dans le patinage et la danse, le corps à corps se fait plus ondulant, offrant des formes le plus souvent harmonieuses et néanmoins acrobatiques. On s’effleure, se frôle et se touche, on se tient et se retient, en portée, en arabesque – ces multiples entrelacements évoquent les bas-reliefs antiques. Au sens figuré, on peut aussi affronter corps à corps la réalité ou ses passions, de front, on peut aussi se jeter, à plein corps, dans la mêlée des mots, des images, des pensées.

Geneviève Peillon

المصدر: https://news.google.com

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